Pierre Lapointe

12 morceaux

  • 01

    Place des abbesses

    Paroles

    Place des abbesses

    Je vous emmène dans la fête
    Sur le carrousel où se violent les fous
    Au milieu des cris de la bête
    Vous noyer dans l'océan des gueux

    Comme un c?ur caché sous la graisse
    Au rendez-vous Place des Abbesses
    Les pigeons font semblant de sourire avant de nous déféquer dessus
    Venez tous vous lapider au rendez-vous Place des Abbesses
    Madame Coquille-vide sera votre hôtesse
    Venez y mouiller vos joies et vos peines
    Les putains aussi veulent changer d'haleine
    Vous qui avez tant rêvé de jouir
    Vous qui avez tant voulu souffrir

    Vous verserez sans doute une larme
    Au rendez-vous Place des Abbesses
    Toute chose a droit à sa dose de charme
    Même un endroit comme ça
    Ici, tous les égos se mêlent
    Ici, tous les ongles nous griffent
    C'est la marque d'amour
    De celui qu'on a détesté
    Couchons-nous sur le lit d'épines
    Bordons-nous de tendres caresses
    C'est ça l'ivresse de la Place des Abbesses

    Oh! Emmenez-moi encore au rendez-vous Place des Abbesses
    Laissez-moi dévorer ces langoureuses femmes à barbe
    Parlez-moi encore de ces vieillards incontinents
    Ceux qui me parlaient autrefois
    Ceux qui me parlaient d'autres temps
    Moi qui ai tant rêvé de jouir
    Moi qui ai tant voulu souffrir

    Moi qui ai tant rêvé de jouir
    Moi qui ai tant voulu souffrir
    Je vous emmène dans ma tête
    Sur le carrousel où se violent les fous
    Au milieu des bruits de la fête
    Vous noyer dans l'océan des gueux

  • 02

    Le columbarium

    Paroles

    Le columbarium

    J'ai tout léché les vitrines,
    Bravant le columbarium
    Désormais, jamais plus,
    Non rien, ni vent, ni personne
    Ne pourra m'empêcher de souffrir en paix,
    De lécher les vitrines du columbarium

    J'ai dégusté l'églantine ornant le columbarium
    Désormais, jamais plus,
    Non rien, ni vent, ni personne
    Ne pourra m'empêcher de manger par la racine
    L'églantine décorant le columbarium

    C'est un endroit presque magique,
    Qui ravive notre instinct tragique
    Tout le monde est d'accord pour dire
    Que la mort est chic
    Au columbarium

    J'ai assemblé toutes les planches
    Placées au columbarium
    Désormais, jamais plus
    Non rien, ni vent, ni personne
    Ne pourra m'empêcher de dormir en paix
    De sommeiller dans la boîte du columbarium

    J'ai exhibé mes péchés sur l'autel du columbarium
    Désormais, jamais plus,
    Non rien, ni vent, ni personne
    Ne pourra m'empêcher de croquer la pomme
    D'aller pécher sur l'autel du columbarium

    C'est un endroit tellement troublant,
    Brillant d'or, de noir et d'argent
    Tout le monde est d'accord pour dire qu'il est épatant

    Tout le monde est passé pour passer
    Tout le monde a brûlé une parole
    Tout le monde a pleuré pour pleurer
    Au columbarium, au columbarium,
    Au columbarium.

  • 03

    Debout sur ma tête

    Paroles

    Debout sur ma tête

    Mon amour en devenir a choisi le pire
    Ce qui me faisait rire
    Ce qui me faisait jouir
    Ce qui me fait mourir
    Ce qui me fait souffrir

    Qu'est-ce que tu dirais si j'étais debout sur ma tête?
    Comme un roi fatigué
    D'avoir toujours marché

    L'eau qui coule sur mes doigts
    Comme une fleur carnivore
    Une fleur qui avale tout
    Qui avale tous les royaumes
    Même les plus beaux royaumes
    Même les plus grands royaumes

    Qu'est-ce que tu dirais si j'étais debout sur ma tête?
    Comme un roi fatigué
    D'avoir toujours marché

    Vous qui m'avez tout volé
    Volé tout mon royaume
    Allez-y, gardez tout
    Et faites-en un arbre sur qui on éjacule
    Des crachats de regrets

    Qu'est-ce que tu dirais si j'étais debout sur ma tête?
    Crachant sur les passants
    Qui ne comprennent pas
    Qui ne comprennent pas
    Que je suis fatigué
    Fatigué de marcher
    Fatigué de souffler
    Pour chauffer mon royaume
    Mon bien trop beau royaume
    Mon bien trop grand royaume

  • 04

    Étoile étiolée

    Paroles

    Étoile étiolée

    Pourquoi ne viens-tu pas t'étendre?
    Comme au temps où nous étions enfants
    Le bout du nez froid, l'âme tendre
    Tout s'est envolé avec toi

    Depuis sortent de ma bouche immense
    Des milliers d'étoiles étiolées
    Qui, malgré moi, se répandent et rampent
    Comme les serpents des déserts mouillés

    Mais que faire sinon que d'attendre
    La fin du froid du mois de décembre
    Mais que faire sinon que d'attendre...

  • 05

    Octogénaire

    Paroles

    Octogénaire

    On vient d'enlever ma mère et ce serait, paraît-il,
    De belles octogénaires condamnant les missiles
    S'adonnant au plaisir, au plaisir de la chair
    Toutes nues au milieu, au grand milieu des foules
    Mais que fera ma mère, ornée d'octogénaires
    Ne voulant que sa chaire?
    Apprendra-t-elle ces gestes, ces manies et ces tiques
    Qui riment avec l'amour du sexe de ma mère?
    Me trouverai-je par terre à me battre à genoux
    À frapper ces grands-mères,
    Celles qui m'ont volé ma mère?

    Que diront les voisins, les journaux et les hommes
    Qui ont souvent touché le sexe de ma mère?
    Qui viendra me border le soir à mon coucher?
    Moi qui ai tant de peurs, moi qui ne fais que pleurer
    Peut-être l'aimera-t-elle, cette façon d'être belle
    Cette façon d'être à elle, elle cette fausse pucelle
    Qui dévalise les banques, qui vole les mamelles
    Comme on prend un oiseau, comme on tue l'hirondelle

    Que ferai-je de l'enfant conçu de l'intérieur
    Qui restera de là, qui a le front malheur,
    À l'heure des Anglais qui ne savent même pas
    Que je suis existant
    L'autre côté des mers
    L'autre côté des cieux
    Acier parmi les dieux
    Sans droit d'être debout
    Restant là rayonnant à lire et à compter
    Comme un enfant d'école
    Comme un enfant créole aux mamelles d'argent
    Que l'on a laissé briller, étendu, esseulé comme une pièce au soleil

    Que diront les voisins, les journaux et les hommes
    Qui ont souvent touché le sexe de ma mère?
    Qui viendra me border le soir à mon coucher?
    Moi qui ai tant de peurs, moi qui ne fais que pleurer
    Peut-être l'aimera-t-elle, cette façon d'être belle
    Cette façon d'être à elle, elle cette fausse pucelle
    Qui dévalise les banques, qui vole les mamelles
    Comme on prend un oiseau, comme on tue l'hirondelle

  • 06

    Reine Émilie

    Paroles

    Reine Émilie

    Mais c'est l'hermaphrodite
    Celui de l'acolyte
    Celui qu'on ne voit pas
    Celui qu'on ne plaint pas
    Celui qui, sur la route,
    S'en va, coûte que coûte
    Dans la voiture dorée de celui qui paiera
    Oh! Madame la Reine,
    Dites-moi : « Qu'avez-vous
    Sous vos jupons dorés
    Vos sous-vêtements laqués?
    Est-ce vrai que jamais
    Personne n'a pu voir
    Si de l'homme ou la femme
    Vous avez les attraits? »
    On ne sait que faire
    Pour voir l'entrejambe d'Émilie
    Vous ne seriez pas déçu
    Non, vous ne seriez pas déçu

    Mais Madame Émilie dégage des odeurs
    Qui ravivent les ardeurs
    Qui vous montent jusqu'au c?ur
    Tellement que, homme ou femme,
    Personne n'y résiste
    Tout le monde tombe sous le charme de Madame Émilie

    On ne sait que faire pour sentir l'entrejambe d'Émilie
    Une odeur de cannelle agrémentée de camphre,
    Mais Madame Émilie a des millions d'enfants
    Qualifiés de mutants, cause d'un sexe atrophié
    Et Madame Émilie est très grassement payée
    Pour porter la semence de ces tiges humectées
    On ne sait que faire pour acheter un enfant d'Émilie
    Est-ce un garçon, une fille? Ça,
    Nous ne le saurons jamais

    Mais la mode se passe
    Et l'ambiguïté reste
    Et Madame Émilie est déjà démodée
    Celle qu'on appelait la Reine devenue moins que rien
    Elle s'en ira mourir
    En attendant le pire

  • 07

    Vous

    Paroles

    Vous

    À vous qui m'avez volé mes plus belles années
    À vous qui m'avez volé mes amours d'adolescence
    À vous qui avez fait que j'ai tant pleuré pour ce détail au fond si banal pourtant
    J'essaie de croire que la vie fait bien les choses
    Mais cette chose-là, elle l'a ratée
    C'est pourquoi je ne peux vous regarder sans me dégoûter de par la bouche
    Sans me dégoûter de par le c?ur
    De m'être senti de trop
    De m'être senti de trop
    Je sais que toute laide chose se passe
    Mais en attendant, j'attends
    J'attends
    J'attends toujours que les discours reviennent tapisser les c?urs
    J'attends toujours que les discours reviennent rapiécer de fleurs
    Ces moments que je garderai comme un grand souvenir troué
    Et j'attends, et j'attends, et j'attends...

  • 08

    Tel un seul homme

    Paroles

    Tel un seul homme

    Et si je vous disais que même au milieu d'une foule
    Chacun, par sa solitude, a le c?ur qui s'écroule
    Que même inondé par les regards de ceux qui nous aiment
    On ne récolte pas toujours les rêves que l'on sème

    Déjà quand la vie vient pour habiter
    Ces corps aussi petits qu'inanimés
    Elle est là telle une déesse gardienne
    Attroupant les solitudes par centaines...

    Cette mère marie, mère chimère de patrie
    Celle qui viendra nous arracher la vie
    Celle qui, comme l'enfant, nous tend la main
    Pour mieux tordre le cou du destin

    Et on pleure, oui on pleure la destinée de l'homme
    Sachant combien, même géants, tout petits nous sommes

    La main de l'autre emmêlée dans la nôtre
    Le bleu du ciel plus bleu que celui des autres
    On sait que même le plus fidèle des apôtres
    Finira par mourir un jour ou l'autre

    Et même amitié pour toujours trouver
    Et même après une ou plusieurs portées
    Elle est là qui accourt pour nous rappeler
    Que si les hommes s'unissent
    C'est pour mieux se séparer

    Cette mère marie, mère chimère de patrie
    Celle qui viendra nous arracher la vie
    Celle qui, comme l'enfant, nous tend la main
    Pour mieux tordre le cou du destin

    Et on pleure, oui on pleure la destinée de l'homme
    Sachant combien, même géants, tout petits nous sommes

    Car, tel seul un homme, nous avançons
    Vers la même lumière, vers la même frontière
    Toujours elle viendra nous arracher la vie
    Comme si chaque bonheur devait être puni

    Et on pleure, oui on pleure la destinée de l'homme
    Sachant combien, même géants, tout petits nous sommes

  • 09

    Plaisirs dénudés

    Paroles

    Plaisirs dénudés

    Je sais que, comme les autres, tu ne resteras pas
    Je sais que, toi aussi, tu partiras
    Mais quand même cette fois
    J'espère
    C'est pourquoi j'ai gardé au fond de mon c?ur une lueur d'espoir
    En ton honneur
    Car il y a déjà longtemps que je monte
    Vers le haut des murs du malheur
    Que je tombe, je tombe en essayant d'aspirer le bonheur
    Celui que j'ai laissé trop souvent
    Celui que j'ai brûlé de mes 20 ans
    En me disant, comme un pauvre imbécile :
    « Demain, je serai bien plus heureux demain »

    Et je donne des noms au Soleil, à la Lune
    En espérant que demain plaisirs dénudés,
    Regards frissonnants reviendront pour m'habiter
    Pour alléger la lourdeur des jours à traîner
    Et je danse, je danse sur les mêmes rythmes barbares
    Et je pleure, je pleure en m'assurant qu'il est déjà trop tard
    Trop tard pour le bonheur éternel
    Trop tard pour le grand pays des merveilles
    En me répétant, comme un pauvre imbécile :
    « Demain, je serai bien plus heureux demain »

  • 10

    Paradis des billes

    Paroles

    Paradis des billes

    Ceux qui n'iront pas à la mort
    Ceux qui s'endorment dans les ports
    Qualités d'étranges éternels
    Un jour ils replieront leurs ailes

    Deux par deux, ils s'enfonceront
    De par-dessous les pieds tapant
    Pour crever les yeux, les pupilles
    Dans le grand paradis des billes

    Ceux qui s'endorment sur la belle
    Ceux qui, les joues de rouge à lèvres,
    Oublient de présenter la chaire
    Oublient de mouler les cheveux

    Et même malgré la tristesse
    Des grands regards qui les blessent
    Au milieu du verre d'une bille
    Les garçons regrettent les filles

    Celles qui ont fait sonner les cloches
    Celles qui ravivent la belle époque
    Oublient de rapiécer la robe
    Oublient de mouler les cheveux

    Adieu à vous, les femmes jalouses
    Vous que j'aurais prises pour épouses
    La bouche et les yeux déchirés
    Par les amants dépossédés

    Vous qui partez sur l'Atlantique
    Pour les soleils primés d'Afrique
    Vous qui, toujours les mains glaciales,
    Délaissez les caresses f?tales

    Mort à vous, tous les hommes jaloux
    Vous qui mourez de par les loups
    La bouche et les yeux déchirés
    Par les amantes possédées

    J'irai au paradis des billes
    Brûler les trois mille souvenirs
    Des trop belles et trop grandes filles
    Que je n'aurai jamais volées
    Et même malgré la tristesse
    Des grands regards qui me blessent
    Mains prises, je m'enfoncerai
    Dans le grand paradis des billes

    Au paradis des billes
    Les hommes sont jupons
    Les douleurs sont teintées
    De dentelles et de rires
    Malgré la main de l'autre
    De trop près similaire
    De couleur de jonquille
    Moi, j'ai les yeux qui brillent

  • 11

    Pointant le nord

    Paroles

    Pointant le nord

    Quand je pense à hier
    Quand je pense à demain
    Quand je ferme mes yeux
    Jusqu'au petit matin
    Quand je couche mon corps
    Tête pointant le nord
    Et que je sens mon dos
    Rappelant le troupeau

    Quand les funérailles de ballet
    Là où les gens bâillent en anglais
    Font que même la vieillesse, empreinte de paresse,
    Finit par doubler le masque d'Orphée

    Quand l'hypocrisie est de mise
    Entre la peau et la chemise
    Que la rivière coule
    Et que tout déboule
    Malgré le sang et les dents qui cassent

    Non, je ne parlerai pas
    Non, je ne parlerai pas

    Car il y a une rivière
    Qui a poussé entre nous
    Même si la terre toute entière ferme les yeux et s'en fout
    Et si un jour tu y plonges
    Moi, j'y plongerai avec toi
    Pour noyer dans la pénombre
    La grandeur de nos ébats

    Et si la terre tout entière
    Se met à rire de nous
    Nous leur lancerons des pierres
    Pour grafigner nos genoux
    Mais non jamais, mais oui je sais
    Que je ne parlerai pas
    Bouche gelée jusqu'à ce que nos deux corps soient enterrés

    Alors non, je ne parlerai pas
    Non, je ne parlerai pas

    Pour toutes les grand-mères de la terre
    Celles qui partiront dans le vent
    Celles qui partiront pour la guerre
    Armées d'enfants
    J'ai rongé les sabots de l'âme
    Pour oublier que l'on oublie
    Toutes ces obscénités qu'on a préarrangées
    Que même un pape outré ne pourrait condamner

    Alors non, je ne parlerai pas
    Non, je ne parlerai pas.

  • 12

    Hyacinthe la jolie

    Paroles

    Hyacinthe la jolie

    Ferme-la, je n'veux pas
    Savoir pourquoi, encore,
    Tu as ri et chanté
    Avec d'autres que moi
    Moi, j'étais seul avec
    Mes défauts et les rats
    Qui dansaient sans arrêt
    Entre mes pas

    J'ai parlé aux aïeux
    Eux aussi m'ont dit
    Qu'ils se sentaient
    Un peu trop esseulés
    Ces temps-ci
    Toi, tu pars et
    T'envoles comme
    L'enfant qui rigole
    Aussi vif et léger
    Qu'un regard égaré

    Vas-y, pars; oui, va-t'en
    Va manger à la table
    De Hyacinthe la jolie, qui
    M'a déjà couché dans son lit
    Au milieu des allées
    De vent froid arrivant
    Directement du futur passé

    Sur la terre délaissée
    Mes souvenirs ont poussé
    Nourris par les rayons
    Du soleil et l'odeur du fumier
    Je n'ai rien oublié
    Je n'ai rien amplifié
    Pour moi, tout est trop clair
    Tout est trop bien gravé

    Chers camarades, oh!
    Dites-moi
    Que suis-je devenu?
    Moi, votre enfant perdu car
    Seul, je frissonne
    Mais, pour personne,
    Je ne peux oublier,
    Ces cadeaux du passé

    Ai-je vieilli trop tôt?
    Ai-je vieilli trop tard?
    Suis-je encore pris
    Entre la jeunesse et
    L'adulte éprouvé?
    Tous ces rêves,
    Toutes ces joies
    Que j'avais en étant
    Près de vous, chez
    Hyacinthe la jolie

    Tout, j'ai tout emballé
    Tout emmagasiné
    Pour vous avoir près
    De moi le jour où
    Je m'en irai, au-dessus
    Des nuages, quand pour moi
    Arrivera la dernière ligne
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    Chers camarades, oh!
    Dites-moi, que suis-je devenu?
    Moi, votre enfant perdu car
    Seul, je frissonne
    Mais, pour personne,
    Je ne peux oublier
    Ces cadeaux du passé